Rencontre avec Marthe : chanter depuis l'entre-deux

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Rencontre avec Marthe : chanter depuis l'entre-deux ...

Franco-suisse installée à Paris, Marthe a grandi dans une famille où la musique était omniprésente. Chant, piano classique, théâtre : c'est de ce terreau qu'est né son envie d'écrire ses propres chansons, entre chanson française à texte et espoir chevillé au corps. Aujourd'hui, elle prépare un EP à paraître fin 2026 ou début 2027. Rencontre.

Le chant et le piano, une histoire de famille

Vous souvenez-vous à quel âge vous avez commencé le chant, et avez-vous pris des cours ?

Je viens d'une famille où la musique a été omniprésente. J'ai toujours chanté depuis toute petite, des chansons en famille. Je n'ai en revanche jamais pris de cours de chant à proprement parler. Enfant, j'ai fait partie d'une chorale d'enfants, puis j'ai suivi l'option spécifique musique au lycée, en Suisse — une option prise très au sérieux, avec beaucoup de chorale et un jazz band. Je ne sais pas si on peut appeler ça des cours de chant : c'était surtout apprendre à s'intégrer, à porter un pupitre, tout le travail de direction. Je dirais que je suis plutôt autodidacte, que je me suis imprégnée de l'univers musical dans lequel je baignais.

Et le piano ?

Là, oui : j'ai fait treize ans de piano classique au conservatoire. Mes professeurs m'autorisaient parfois, pour les pièces libres des examens, à jouer et chanter de manière un peu plus jazzy — mais sinon, c'était vraiment du classique, avec des études de Chopin, du Bach, des sonates de Mozart. Aujourd'hui j'ai arrêté le classique et j'essaie plutôt d'étudier les harmonies, de me tourner vers le piano jazz pour trouver plus de liberté, même si toute la technique acquise durant ces années classiques me sert énormément, et que j'aime toujours profondément cette musique-là.

Le déclic

 

 

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Y a-t-il eu un moment précis où vous avez su que la musique serait votre mode d'expression principal ?

Il y a eu une vraie bascule vers 14-15 ans. Un professeur de piano m'a prévenue, juste avant un examen où je n'avais rien travaillé, que si je continuais à ne rien faire, il prendrait d'autres élèves à ma place. Pendant deux mois, j'ai dû apprendre quatre pièces de façon très intense. J'ai réussi l'examen, et c'est à ce moment-là qu'une vraie passion s'est débloquée : je ne jouais plus pour mes parents ou par habitude, mais parce que j'en ressentais une vraie nécessité d'expression. Une première bascule. Puis, à 16-17 ans, j'ai commencé à écrire mes propres chansons, et là, ça a été une évidence : c'était ma manière de recevoir et de me donner au monde.

Des artistes vous ont-ils donné envie de composer et d'écrire ?

Il y a un mimétisme naturel : plus on écoute de chansons, plus on a envie d'écrire les siennes. Anne Sylvestre par exemple m'a donné envie d'écrire de vraies chansons à texte. Il y a aussi la joie de Stevie Wonder, la folie de Prince — ça peut sembler décalé par rapport à la chanson française traditionnelle façon Brassens, mais ce que j'aime, c'est comment les mots et la musique s'embrassent pour ne former presque qu'un, à travers la voix. C'est cet équilibre entre les paroles et la musique que la chanson doit chercher. Mais si je devais résumer, je dirais que ce sont Brassens et Sylvestre qui m'ont vraiment donné envie d'écrire.

Le théâtre, une empreinte

On sent une vraie dimension théâtrale dans vos chansons, vous incarnez chaque personnage. Avez-vous fait du théâtre ?

Oui — je suis fille de comédienne et metteuse en scène, donc je suis tombée dans la marmite étant petite. J'ai fait beaucoup de théâtre, sans prendre de cours formels : l'année dernière encore, j'ai joué dans une pièce. J'aime énormément ça, et forcément, cette empreinte se retrouve dans mes chansons.

Vos chansons sont-elles plutôt joyeuses, ou écrivez-vous aussi des personnages tristes ?

Plus que des personnages, j'essaie surtout de raconter des histoires — pas forcément les miennes, mais ce qui m'entoure. Le théâtre, c'est l'incarnation d'une parole dans un corps ; dans la chanson, c'est un peu pareil : il s'agit de trouver en soi le lieu intime à partir duquel on va chanter, et depuis cet endroit, rejoindre l'autre et toute l'humanité. C'est un lieu de joie autant que de souffrance, le drame, c'est à la fois l'ouverture à la lumière et l'ouverture à la chute. J'ai donc des chansons plus tristes, plus profondes, mais plus difficiles à partager sur les réseaux sociaux : là-bas, je partage plutôt de petites compositions spontanées, alors que j'ai beaucoup de chansons écrites, jamais publiées. Cela dit, mon fil rouge reste celui de l'espérance : on peut raconter quelque chose de dramatique, mais si ça n'ouvre pas sur la beauté, la joie de vivre, une forme de lumière, je trouve qu'on passe à côté de quelque chose. J'ai un peu de mal avec les chansons nombrilistes qui n'ouvrent sur rien.

Comment choisissez-vous les chansons que vous reprenez sur les réseaux ?

Il n'y a pas vraiment de sélection : c'est très spontané. J'aime une chanson, je l'ai en tête, je la filme, je la poste. J'ai plus d'affinités pour la chanson française que pour la pop actuelle, mais récemment j'ai repris un morceau d'un rappeur actuel, simplement parce que je l'avais en tête — ça a surpris certains. Parfois, un événement m'inspire une reprise (la Saint-Valentin et Françoise Hardy, par exemple). Mais globalement, c'est très spontané, pas du tout anticipé — et c'est peut-être justement ce qui plaît.

Écrire une chanson

Comment naît une chanson chez vous : le texte, la mélodie, les deux en même temps ?

Au début, j'avais une mélodie ou un riff de guitare en tête, et j'écrivais le texte par-dessus. Aujourd'hui, je compose plutôt a cappella : le texte et la mélodie viennent souvent en même temps, avant d'être retravaillés. Ça arrive souvent en marchant, ou dans le métro. C'est d'ailleurs assez cohérent avec le travail que je mène actuellement en studio : on part de la voix, puis on ajoute les percussions corporelles, puis les instruments et l'harmonie — à l'inverse du procédé classique, où l'on pose d'abord l'harmonie avant la voix. C'est la primauté de la voix.

Un rituel ou un endroit précis pour composer ?

La marche, la balade. Je ne suis pas sportive du tout, mais me perdre dans les rues, sans savoir où je vais, m'aide à trouver l'inspiration — ça va avec ce mouvement du corps.

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De « Comme une grande » au prochain EP

Comment décririez-vous votre premier album, Comme une grande ?

C'est un album enregistré un peu à la va-vite avec des amis, pour un travail scolaire — j'étais en option musique et il fallait rendre un projet, alors j'ai décidé de faire un album plutôt qu'une simple chanson. Aujourd'hui, je le regarde avec beaucoup de tendresse — le son est plutôt rudimentaire, tout acoustique. « Victor », « La Bascule » et « Pars vite » en sont tirés, mais ont depuis été retravaillés en studio. Je travaille maintenant sur un EP, prévu fin 2026 ou début 2027, dans un tout autre esprit : un vrai retour à l'organique, aux instruments acoustiques, aux percussions corporelles et aux jeux de voix.

Qu'est-ce que ce nouveau projet dit de vous, comparé à vos débuts ?

C'est une vraie prise de position artistique. Avant, j'avais une posture qui cherchait à bien faire, à bien chanter, à m'inscrire dans l'actualité musicale. Aujourd'hui, ce qui m'intéresse, c'est de me livrer en vérité, de retrouver cet endroit intime à partir duquel on chante — un endroit qu'il faut ressaisir à chaque fois. Pour la première fois de ma vie, je m'écoute vraiment chanter, j'écoute ce que je raconte, plutôt que d'entendre mes fausses notes. C'est un dépassement — pas de moi-même, mais par quelque chose qui me dépasse.

La scène

Êtes-vous déjà montée sur scène ?

Oui : mes premières scènes, c'était avec le groupe de jazz de mon lycée, dans les bars de Fribourg. Puis j'ai monté mon propre petit groupe une fois que j'avais assez de chansons. En arrivant à Paris, j'ai fait un piano-voix en 2025, salle comble — mon premier concert seule, sans groupe, très stressant. J'ai aussi joué dans un festival. Mais depuis un moment, je me concentre surtout sur le studio et les réseaux : j'ai hâte de repartir en petite tournée, c'est en cours d'organisation. Mon expérience de la scène musicale reste plutôt amateure ; en revanche, j'ai une vraie expérience de la scène liée au théâtre, les metteurs en scène en profitent dès qu'ils savent qu'on sait chanter.

Avez-vous le trac avant de monter sur scène ?

Pas du tout dans les jours qui précèdent. Seulement les cinq minutes avant, où tout le stress s'accumule d'un coup — puis, dès que je commence à jouer, tout disparaît. J'aime beaucoup apercevoir des visages dans le public : une salle noire m'angoisse, j'ai l'impression de parler à une masse impersonnelle, alors que voir des visages me permet de m'adresser vraiment à quelqu'un.

Un petit rituel pour gérer ce trac ?

Je mange une banane (rires) ça détend les cordes vocales, d'après ce que m'avait dit un prof de chant, et ça met de bonne humeur. Sinon je bouge un peu, je me repasse ma setlist mentalement, puis je me dis simplement : « ça va être bien, quoi qu'il arrive. » Je trouve la performance purement technique beaucoup plus stressante que la chanson : quand on se livre, une petite fausse note peut même avoir son charme. Ce qui compte, c'est la rencontre entre les gens réunis autour des chansons.

Pourquoi la scène est-ce ce que vous préférez ?

Parce que c'est là qu'on rencontre vraiment les gens. Ce n'est plus derrière un écran ou des écouteurs : on sent la vie, tout devient concret, dans l'instant, avec une vraie dimension d'ensemble.

Ce que la musique porte

Y a-t-il des causes ou des valeurs que vous aimeriez porter à travers votre musique ?

J'aimerais surtout apporter une forme de lumière et d'espérance. Je n'ai pas l'ambition de me faire porte-parole d'une cause politique précise, je pense qu'en racontant des histoires profondément humaines, on dit déjà quelque chose de notre humanité.

La musique nourrit-elle votre rapport aux autres ?

Je dirais que tout est musique, pour moi : la parole, la poésie, les couleurs. Tout me parle à travers ce prisme. C'est donc naturellement mon rapport aux autres, d'une certaine manière.

Si votre musique avait une couleur, ce serait laquelle ?

C'est une très bonne question... peut-être le vert. Le vert, c'est la couleur de l'espoir, ça irait bien.

Un morceau pas encore sorti dont vous êtes particulièrement fière ?

Oui, plusieurs. Ce sont des chansons qui, une fois écrites — et même en les chantant — donnent l'impression de ne pas venir de moi, comme si elles me portaient plutôt que l'inverse. Je suis toujours très émue en les chantant ou en les réécoutant. Elles seront dans l'EP.

Une chanson que vous écoutez en boucle en ce moment ?

J'écoute énormément de musique espagnole en ce moment, je trouve la scène musicale espagnole actuelle fascinante. J'écoute en boucle Jorge Drexler, chanteur uruguayen hispanophone. Et un duo de Rita Payés et Raquel Lua, appelé « Hache » : deux voix de femmes qui transmettent à la fois une gravité et une lumière, avec une dimension presque traditionnelle, presque en deux parties, une partie mélancolique, puis une partie plus enfantine.

Enfant, un morceau que vous chantiez en boucle ?

La chanson de Camille dans Le Petit Prince, « Suis-moi ». Elle m'apporte encore beaucoup de joie.

Un mot ou une expression que vous aimez glisser dans vos textes ?

Je parle beaucoup du corps, du rapport au corps — quelque chose de compliqué pour moi, qu'on entend peu dans mes chansons déjà sorties, mais qui traverse presque tous les titres de l'EP à venir : la déchirure entre le corps et l'esprit, le corps vécu comme séparé de soi. Mais le grand thème de mes chansons, plus qu'un mot, c'est celui de l'entre-deux — ces moments où l'on a le cul entre deux chaises, comme à un rond-point sans savoir quelle sortie prendre. « La Bascule » en parlait déjà ; « Pars vite » aussi, à travers l'incohérence d'un « Pars ! » qui veut dire « je t'aime » ou d'un amour qui nécessite un départ. Quatre chansons de l'EP tournent autour de ce thème, amoureux, professionnel. Ce sera peut-être même le titre de l'EP.

Un conseil pour se lancer

Vous avez commencé jeune à vous montrer au monde. Un conseil pour ceux qui débutent, ou qui hésitent encore à se lancer dans l'écriture de chansons ?

Je dirais de le voir comme un jeu, un amusement. En fait c'est un rapport au monde, une manière d'être et de voir la musique partout : dans la nature, dans la rue, dans chaque son du quotidien. Il faut en faire son moyen d'expression et le voir un peu partout, aller le chercher. Le voir comme un jeu, pas comme une pression, même si, évidemment, il faut du travail et de la rigueur, aller en profondeur plutôt que de rester à la surface. Mais avec toujours une joie d'enfant. C'est la clé pour pouvoir en vivre, aussi : sinon, ça devient juste une pression, et ça finit par éclater.

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